Aujourd’hui, je rentrais du boulot, à pied, comme j’ai l’habitude de le faire. Comme toujours à cette période de l’année, les routes sont bondées, l’air est saturé par la pollution, les ordures s’entassent dans des rues boueuses. Devant moi, un petit bonhomme avançait péniblement sur le trottoir. A vu d’œil, il devait avoir aux alentours de 10 ans. Il avait des vêtements du gris caractéristiques des vêtements sales qui sont trop peu lavés. Ses pieds étaient nus. A bout de chaque bras, il tenait un bidon jaune, rempli d’eau. Il faisait des pas rapides, mais très court, car le poids qu’il portait à chacun de ses bras le ramenait bien trop vite à terre pour qu’il puisse faire des grandes enjambées.
Tout petit homme aux gros bidons jaunes, cette image, bien que quotidienne, a du mal à s’estomper ce soir encore.

« Je ne comprends pas de quoi vous vous plaignez. »
Un ami malagasy me pose cette question alors qu’un flash info à la télé passe quelques images du mouvement des gilets jaunes en France. Je pense avoir bredouillé une réponse. Je me souviens avoir essayé moi même de recoller un peu les morceaux qui composent les demandes des gilets jaunes et j’ai tenté d’en faire un résumé assez global.
Mais face au regard perplexe de mon interlocuteur, j’ai compris que ma réponse n’était pas suffisante. D’ailleurs, comment ma réponse aurait bien pu le satisfaire, si même moi, je la trouve vide de sens.

Les gilets jaunes, voila un sujet qui défraie la chronique même bien au delà des frontières françaises. Je peux le garantir, la colère des gilets jaunes résonne même jusqu’à Madagascar.

« Je ne comprends pas de quoi vous vous plaignez ».
Comment expliquez la difficulté de vie des français face à l’augmentation des taxes, des prix de l’essence, du cout de la vie dans un pays comme Madagascar où la survit ne peut voir au delà du lendemain.

Alors j’ai du faire face à l’exaspération de mes amis, de ma famille de France quand ils ont compris que je ne soutenais pas vraiment le mouvement. J’ai du même encaissé leur colère. C’est d’ailleurs exactement à ce moment que souvent, cette phrase tombe: « Tu ne peux pas comprendre, tu vis pas en France. » Ah.

J’ai envie de reprendre cette phrase lue dans le Monde Afrique qui avait consacré un article sur le sujet et qui reprenait les propos d’Edith Brou qui disait qu’en Afrique, l’on pensait que « les Français se plaignent pour peu alors qu’ils vivent dans un environnement où la plupart des conditions sont réunies, quand les Africains vivent des réalités quotidiennes beaucoup plus difficiles ».

Oui mais ce n’est pas comparable ! Me dirait-on ! D’ailleurs, ne m’a t’on pas déjà sorti que c’est pas parce que c’est pire ailleurs, que ça peut pas être mieux ici. Et que, de toute manière, on ne peut pas se battre sur tous les fronts. Certes.

Alors me rendant compte que je n’avais pas les mots pour parler Gilet jaunes à Madagascar, ni les mots pour parler Gilet Jaunes en France, j’ai finalement compris que tout était une question de curseur.

« Tu ne peux pas comprendre, tu ne vis pas en France. » Phrase à laquelle j’ai aujourd’hui envie de répondre: Je ne peux pas comprendre parce que justement, je ne vis pas en France. Et que travaillant aujourd’hui sous un contrat local et non un contrat expatrié, je ne bénéficie justement plus du statut de travailleur Français.

Finalement, je pense que tout est une question de curseur. Après 4 ans à Madagascar, j’ai du me remettre en question, j’ai revu mes priorité. Aujourd’hui, mon quotidien se construit autour d’une image de pauvreté. Tous les jours, je croise ces enfants des rues assis sous le pont, une boite de conserve devant eux pour récolter quelques ariary, respirant l’air étouffant des pots d’échappement, jouant avec quelques cailloux, le regard lointain. Devant chez moi, une vielle benne à ordure déborde de déchet parce que la ville de Tana n’a pas les moyens nécessaires pour les évacuer. D’ailleurs, une famille vit même derrière cette benne à ordure qu’ils partagent avec quelques chiens errants. Les unes des journaux te rappelle que Madagascar reste l’un des rares pays au monde a être touché par des épidémies de peste. Et il y a ces chauffeurs de Taxi qui te sautent dessus, espérant gagner un client de plus et pouvoir remettre ne serait ce qu’un demi litre d’essence dans leur voiture, parce qu’ici, ne n’est guère envisageable de faire un plein complet ! Ici le peuple crie quand les transports en commun passe de 400 ariary à 500 ariary (soit de 0.1€ à 0.12 €) car leur vie devient toujours plus difficile. Si difficile qu’on n’a pas le temps de penser à la retraite d’ailleurs tellement l’on est préoccupé à survivre pour la journée du lendemain.
A la rentré, il est impossible pour une majorité de la population d’arriver à payer la scolarité et encore moins les fournitures scolaires. D’ailleurs, le prix de la scolarité sera proportionnel à la qualité de l’éducation. Aujourd’hui le taux d’alphabétisation ne dépasse pas les 70%.
Beaucoup ne jouit pas au luxe d’avoir une salle de bain, encore moins l’eau courante, ni même de l’électricité. Pour beaucoup, il faut se rendre au puits public et donner quelques ariary pour remplir d’eau des bidons jaunes qu’ils ramèneront péniblement chez eux.

Alors qui peut expliquer à un peuple la misère de la France face à la leur ?

Ne nous cachons pas derrière cette phrase en disant que ce n’est pas comparable, parce que je peux vous assurer, qu’ici, à Madagascar, on compare.
Alors effectivement, on ne peut pas se battre sur tous les fronts. Mais mon front, je l’ai choisi.

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2 Réponses

  1. MissTexas

    Purée, comme ton article me parle !!!!!!!!!!!!! Dans une moindre mesure, ici au Portugal nous sommes aussi à des années-lumière des problèmes de français. Les lisboètes sont chassés de leur ville par le tourisme de masse et ils ne parviennent plus à se payer un logement décent ou des soins de santé. Je suis allée chez le docteur pour mon fils il y a deux semaines, j’ai payé la consultation 70 euros, sachant que le Smic est à environ 650 euros…
    Plus le temps passe, et plus mon éloignement de la France est autre que géographique. Je n’arrive plus à comprendre ce peuple qui a des avantages sociaux qui n’existent presque nulle part ailleurs dans le monde. Comment peut-on fermer les yeux sur tout ce qu’on a et râler sur ce qu’on pourrait avoir en plus ?
    Aujourd’hui, il y a des manifestations de « gilets jaunes » partout au Portugal, à l’image de ceux de la France ces derniers temps. Je comprends un peu mieux que pour la France, car ce peuple ultra-pacifiste souffre réellement pour conserver une vie décente. Mais bien sûr, ce n’est rien par rapport à ce que tu dois voir tous les jours, et je comprends que les Malgaches soient atterrés de voir qu’à l’autre bout du monde des gens se battent pour des avantages sociaux que les Malgaches n’osent certainement même pas imaginer en rêve…
    Merci pour ton article qui remet les choses à sa place en tout cas !

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    • Charly

      Merci pour ton partage ! Quand je donne des comparaisons avec Madagascar, on a tendance à me dire que je prends un « exemple extrême ». Donc je pense que, finalement, c’est d’autant plus parlant si on prend un pays comme le Portugal en exemple car il n’est pas si lointain par rapport à la France (et donc, plus facilement comparable) et tes exemples sont très parlant.
      Je ne savais pas du tout qu’il y avait des gilets jaunes au Portugal ! Au moins, si ce mouvement a donné le déclic à d’autres peuples encore plus dans le besoin de se soulever, c’est pas si mal. 😉

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