Je sors d’une longue journée de travail. Je suis dans un vieux karaoké, entassés à 15 autour d’une table pour 4, à boire une bière dans un verre à moutarde. Je ne connais pas les chansons qui sont chantées, je ne connais pas les danses qui sont dansées, d’ailleurs je ne comprends même pas ce qui se raconte autour de cette table depuis 3h. Je suis là dans l’idée de m’adapter et de m’intégrer dans un groupe d’amis. J’évite soigneusement les regards des autres dans la salle qui se demandent ce qu’une vazaha fait ici. Je fais semblant de ne pas voir leurs réactions. J’essaye de rester concentré dans la conversation, cherchant quelques vocabulaires que je pourrais connaitre afin d’en comprendre au moins le sujet. J’affiche un sourire sans faille, cachant ma fatigue, mon mal aise, mon ennui.
Et je la sens arrivée. Je la connais bien maintenant. La solitude. Trainant avec elle son pesant sac de : Mais qu’est ce que je fous ici ?

L’expatriation sonne comme une expérience formidable. Dans l’imaginaire, tout n’est que rencontres, aventures et enrichissement.
Oui, cette description est loin d’être fausse, (sinon, on laisserai tous tomber les tonnes de paperasse pour décrocher un visa longue durée, non?), mais pourtant, bien incomplète.

 

De l’énergie au quotidien.

L’expatriation c’est épuisant. C’est de l’énergie à fournir à chaque instant.
Quand on s’expatrie dans un pays dont la culture locale et non seulement très forte, mais aussi très éloignée de la tienne, l’intégration est difficile, il faut se l’avouer…

Qu’on le veille ou non, chaque jour est un combat, une énergie pour s’adapter au maximum. Bredonner une phrase dans un langage que l’on ne maitrise pas encore. Essuyer les regards et les remarques dans les rues. Essayer de se rendre à un endroit sans se perdre, ne pas oser demander, même pas à l’amoureux qui dirait surement: « mais comment tu t’en souviens pas, on y est déjà aller pourtant ». Se demander s’il faut prendre le bus n°194 avec la pancarte bleue ou avec la pancarte rouge ? A moins que ça soit le bus 128… Tenter alors de repérer le nom de ton arrêt à travers les hurlements incompréhensibles des receveurs. Finir par demander à un passant dans un malgache approximatif qui répondra avec un sourire amusé.

Te donner au maximum pour fondre dans la masse mais, au final, être toujours traiter comme une étrangère.

T’épuiser au travail pensant qu’il faut prouver ce que tu vaux chaque jour pour que ton patron ne regrette pas d’avoir donner sa chance à une étrangère, malgré les paperasses supplémentaires que ça lui fait, au lieu d’une personne locale. Travailler 50h par semaine, parce qu’ici, les 35h, c’est facultatif.

Finir la journée, éreintée par toute cette énergie et recommencer le lendemain.

 

La perte de repère.

Tout le monde sait que s’expatrier implique de sortir de sa zone de confort. Pourtant, on est loin de s’imaginer que la perte de confort va parfois jusqu’à la perte d’identité. Cette sensation d’avoir l’impression de ne plus appartenir à aucun monde. Ni à cette France qu’on a décidé de quitter, ni à ce pays d’accueil où l’on reste que l’étranger.

Ainsi coupé du pays natal et pas totalement intégré au pays d’immigration, c’est vivre le déracinement dans son intégralité. Plus d’identifiant, plus de repère, plus de groupe d’appartenance.
Il y a cette ambivalence dans nos sentiments pour ces deux pays. Cette France qui nous manque un jour et que l’on ne veut plus revoir un autre jour. Ce pays d’accueil que l’on porte dans notre cœur mais que l’on déteste quand plus rien ne va.

Alors chaque coup dur du quotidien frappe avec une intensité multiplié. Avant on pouvait se réfugier dans un coin rassurant, auprès des personnes que l’on aime, maintenant, on doit encaisser et continuer.

 

S’enfermer dans le mutisme.

Alors vient l’envie d’en parler et c’est là que tu te heurtes à la difficulté, pourtant simple, de pouvoir en parler.

A qui pourrais je en parler ?

A la famille ou les amis restés en France ? Mais, pour l’avoir déjà testé, je sais qu’ils répondront que c’était mon choix de partir et que si vraiment ça ne va pas, je peux toujours revenir. D’ailleurs, ils aimerait vraiment me voir revenir.
A l’amoureux ? Qui dira qu’il est là lui. Que tu n’es pas seule. Oui, il est la. D’ailleurs ses amis m’acceptent à leurs soirées, sa famille à leurs repas. Surement que je passerais pour quelqu’un d’indigne si je lui répondais que ça ne suffit pas toujours. Comment lui expliquer d’ailleurs ? Comment lui dire que le voir à l’aise dans son monde, entouré de ses proches me renvoie ma propre solitude systématiquement.

Et c’est comme ça que la solitude se grave aussi dans l’incompréhension des proches. Et sans vraiment s’en rendre compte, je me renferme dans le mutisme et en ressortir que quand j’aurais de formidable aventure à raconter.

 

La culpabilité et la peur de l’échec.

Et au moment où j’écris ces mots, il y a cette culpabilité. Celle de vouloir se plaindre malgré l’expérience que je vis. D’avoir avouer haïr parfois ces deux pays pourtant si importants pour moi. De penser que mes proches ne peuvent pas me comprendre.
Et cette peur de l’échec. Celle d’avouer la difficulté de l’expatriation. De penser s’accrocher à un rêve qui n’existe plus. D’avoir parfois une envie furieuse de revenir au pays.

Alors oui, la solitude existe bel et bien. Elle me prend soudain à la gorge et noue l’estomac. Elle arrive en une seconde et m’enferme dans une bulle qui semble me couper du reste du monde.
Puis un bel instant de vie, une journée légère, une jolie rencontre, le regard de l’amoureux me rappelle pourquoi je suis la. Et à ce moment là, pour rien au monde, je ne souhaiterais être ailleurs.

 

A propos de l'auteur

10 Réponses

  1. LOLO

    ayant séjourné 3 mois a madagascar (2 mois a majunga et 1 a tana) je ne garde pas un souvenir mémorable de cette ile ou en tant que vazaha pourtant peu argenté j’ai toujours été considéré comme une carte bleue sur « pattes »….avec une sollicitation très soutenue
    Le dialogue avec la population est quasi impossible ou au mieux stérile ( a de rares exceptions près)
    Les expatriés vivent entres eux….j’ai pourtant tenté de comprendre la réalité d’un pays ou le rationel n’existe pas ou si…peu
    Que faire dans ce pays ou la nuit qui tombe a 17h30 est souvent synonyme de cloitrement dans son lieu de résidence (famille de mon épouse)?
    Quelle joie de se voir dévisagé dans la rue toute la journée et « fusillé » du regard par des malagaches vindicatifs…??? (insultes traduites par mon épouse…bien sur!! très valorisantes)
    un pouvoir d’achat accru….??? a voir…..quand on voit le prix de l’eau et des denrées alimentaires importées???? des assurances santé….le prix d’un logement correct mais sans luxe…..NON!!
    Un sentiment d’exotisme? le cout des transports est si élévé…..et le taxi-brousse tellement risqué…..alors……
    terrible constat d’impuissance face a un pays qui se meurt sans que l’on sache réellement comment le soigner tant ses pathologies sont nombreuses et les remèdes inexistants
    bref! si je n’ai pas été insensible a la misère omniprésente (loin s’en faut) je n’étais pas mécontent de rejoindre l’hexagone..meme avec mon revenu misérable qui nous permet tout juste de « vivoter » a deux

    Répondre
    • Charly

      Le gros problème de ce pays, c’est l’image que l’on s’en fait. Un français a souvent dans la pensée d’y trouver l’eldorado à Madagascar. Il croit à ce fameux « pouvoir d’achat accru », il croit en la beauté du pays et pense que la vie sera facile et belle. Dommage qu’il oublie que c’est avant tout un pays en souffrance avec de nombreuses blessures…

      Répondre
  2. Vincent

    Bonjour , je suis tombé sur votre blog (et il est fort intéressant )par hasard en suivant des liens sur Madagascar. En tant que touriste je n’y suis allez que pour 5 jours sur Tananarive ( mon premier voyage à 35 ans ,début 2016 ) , j’ai dut raccourcir mon séjour pour des raisons familiales (alors que je devais rester 2 semaines ) .

    Et je ne comprends pas votre démarche ni votre entêtement à rester dans un pays où très clairement l’on sent que l’on ne sera tolérer que comme touriste , est ce le romantisme qui vous aveugle ?

    Certes la France depuis bientôt une quinzaine d’années ne cesse de s’américaniser et donc de pourrir sur pied sous les regards bienveillant de nos politiques prétendument républicain et l’Europe hélas s’embourbe dans une morosité étudier par les architectes du néo-libéralisme , mais fuir ne résoud pas les problèmes et l’amour n’est qu’une lame qui finit inévitablement par vous blesser .

    Vision nihiliste ?!! Surement mon passé m’a forger .

    Mais affronter la vie comme vous le faites dans ce pays qui m’a donné l’impression d’un malade condamné qui ne vit plus que par habitude ou par obligation , c’est je pense une dépense d’énergie énorme comme vous le dites mais surtout a termes une démarche stérile .

    Qui a t’il pour vous a bout de tout ça , fonder une famille qui devra forcement choisir entre Madagascar et la France , des diplômes déconsidéré pour vos enfants ( car dans notre époque peut importe vos qualités ,seul la provenance des diplômes et les réseaux personnel font foi ) .

    Si ce que vous recherchez c’est la liberté d’esprit sachez que même dans des pays en voix de totalitarisation comme la France ou l’Allemagne personne ne peut vraiment vous l’enlever si vous n’avez pas peur de l’ostracisation .

    D’ailleurs quelle différence y a t’il entre l’ostracisation et l’impossibilité de s’intégrer ?

    Je suppose qu’en écrivant ces lignes vous espériez recevoir des messages d’encouragement , je me vois donc contraint de tenir le rôle de l’avocat du diable .

    Alors certes , je ne peux pas réellement juger du pays au travers des quelques jours que j’y est passé , et je ne suis pas un voyageur dans l’âme , si je vous écrit donc, c’est dans le but de comprendre , pourquoi ce pays brillent tant à vos yeux que vous lui cédez autant de vous même .

    Beaucoup des malgaches avec qui j’avais discuter à Tananarive était plutôt pessimiste sur l’avenir de leur pays et nombreux sont ceux qui avait de la famille ou des enfants en France ou dans d’autre pays francophones , car pour eux l’expatriation était synonyme de réussite (un chauffeur de taxi m’avait même demander pourquoi les touristes blanc venez à Madagascar ,ce à quoi je lui ai répondu que bientôt il aurait surtout des chinois ) .
    Mais vous , vous prenez le chemin inverse , pour beaucoup de malgaches vous devez avoir l’air d’une folle ,y pensez vous ?

    Néanmoins , je peux comprendre l’attrait que ce pays peut avoir , ce sentiment de liberté extrême , sentiment depuis longtemps oublié dans la métropole .

    Personnellement , je reste sur ma faim car mon séjour tronqué ne m’a pas permis de voir grand chose de ce pays si différent du notre (mais une autre part de moi même me dit que de toute façon il n’y avait pas grand chose à voir) , peut être si ma fortune tourne un jour je retenterais le voyage .

    Je vous souhaite donc bon courage pour la suite de votre aventure malgache ,
    pardon pour ce long commentaire un peu décousu .

    Répondre
    • Charly

      Bonjour Vincent,

      Déjà merci pour ce commentaire vraiment intéressant. Je ne peux donner vraiment de raison sur le pourquoi je reste à Madagascar, c’est évident que je n’ai pas de réponse à cette question mais je peux au moins tenter d’expliquer comment je vis cette expatriation.

      Vous êtes loin d’avoir tord sur tous vos propos, je suis plutôt d’accord avec vous d’ailleurs (et même sur l’amour tiens!), mais néanmoins, je vais un peu nuancer.
      Déjà, non, je ne suis pas venu à Madagascar pour fuir la France. J’aime beaucoup mon pays d’origine et je sais à quel point il m’offre beaucoup plus de liberté que Madagascar.
      Alors oui, mon niveau de vie a surement baisser par rapport à celui que j’avais en France. Le sentiment de liberté extrême comme vous dite, on peut le ressentir à Madagascar mais que quand on a les moyens. Ce n’est pas mon cas.
      Oui, je suis toujours considéré comme une étrangère, mais par contre, pas comme une touriste. Pour moi, c’est déjà une récompense de tous mes efforts d’intégration.
      Quant à la liberté d’esprit, je ne suis pas sur de saisir dans quel sens vous en parlez, mais non, ici, je ne ressent pas beaucoup de liberté d’esprit. Au contraire, si j’ose dire…

      Alors pourquoi je suis la ?
      J’ai souvent des coups de blues, mes proches me manquent, la France me manque et pourtant je sais que le jour où je reposerais le pied au pays, Madagascar va me manquer.
      En faite, j’ai toujours eu la bougeotte et l’inconnu m’attire plus qu’il ne me fait peur au final. Et je n’ai jamais eu un fort attrait pour le confort. Alors vivre ici, malgré les difficultés correspond au final beaucoup plus à ce que je suis et à ce qui me passionne plutôt que de rester chez moi.

      Il y a une phrase assez connu de DeGaulle ici qui dit: « Madagascar est un pays d’avenir et il le restera ». Je ne vais pas philosopher là dessus, mais effectivement, je pense pas que je finirais ma vie ici. Pour le moment, je n’ai pas de racine qui me retient quelque part mais quand l’envie de me poser définitivement arrivera, ça ne sera surement pas ici et surement pour les raisons que vous avez citez. Mais je ne peux être sur de rien.
      Fonder une famille qui m’obligera à choisir entre la France et Madagscar ? J’ai envie de vous répondre: et alors ? D’ailleurs, il n’y aura pas de choix à faire. La France et Madagascar feront tous les deux partis de nos vies. Les frontières ne sont pas des barrières infranchissables.

      Je pense aussi que votre avis est un peu faussé par le peu de temps resté à Madagascar. Rester 5 jours à Tana, tout le monde vous le dira, ce n’est pas connaitre Madagascar. Comme vous le dites, la culture est très différente de la notre, il faut du temps, de la patience et de la compréhension pour la connaitre et la comprendre. Et j’espère profondément que vous aurez l’occasion de revenir ici et de partir loin de la capitale pour découvrir le reste du pays. Je ne peux pas assurer que votre avis sur le pays changera, mais peut être que vous comprendrez mieux ceux qui veulent rester.

      Madagascar est d’une beauté inégalable. Mon séjour ici est parfois dur, je ne peux le cacher, mais il m’a énormément appris. J’ai peut être pas de liberté d’esprit ici, mais une chose est sur, j’ai appris l’ouverture d’esprit.

      Répondre
  3. Tara B.

    Ne t’inquiète pas Charly, tu n’es pas seule… à vivre tout ce que tu vis. Ce que tu décris de l’expatriation est très juste, et il n’y a que les expatriés l’ayant expérimenté qui peuvent effectivement le comprendre et le recevoir avec tout le « c’est tout à fait ça ! » qui convient. Parce que oui, c’est tout à fait ça : baragouiner une langue comme on peut, passer des heures à faire un trajet de bus, un achat quelconque là où la même chose en France se serait faite sans même y penser, ces moments passer à tenter de « s’intégrer » quand nous resterons toujours et jamais l’étranger, parfois ça fatigue, parfois ça isole, parfois on en a marre.
    Et puis ça fabrique aussi de très beaux souvenirs. Je veux croire que ce sont eux qui resterons le plus longtemps lorsqu’on aura un jour quitté cet état étrange(r) d’expatrié…

    Répondre
    • Charly

      Oui, j’aimerais y croire aussi. La difficulté aussi, c’est de se détacher de l’étiquette qui colle à la peau blanche. Je ne sais pas si tu as ça aussi en Chine, mais ici, à chaque nouvelle rencontre, il faut prouver toujours que tu n’est pas « une sale française, surement pleine de thunes, qui prend tout le monde de haut et qui n’est pas capable d’apprécier le pays, les gens et la culture d’ici ».

      Répondre
      • Morgane

        Cela ne fait qu’un mois que je suis arrivée ici avec mon mari qui est lui malgache et cette étiquette de blanche donc riche me pèse beaucoup. Quand tu parles de combat et de perte de repères ça me parle bcp même si pour le moment nous ne sommes la que pour 4 mois. Merci pour tes articles on se sent moins seule avec ses ressentis.

      • Charly

        Oui, c’est vraiment pas facile. Je suis ravie de savoir que mes écrits peuvent t’aider. Comme je le dis, ce n’est pas évident de partager ces ressentis avec quelqu’un. En tout cas, n’hésite pas à me contacter si besoin ! J’espère que tu arrives quand même à profiter de ce pays et à tout ce qu’il peut offrir.

  4. Anne

    Je ne connais pas l’expatriation, mais pour avoir plusieurs fois quitté un lieu pour en trouver un autre, je sais qu’il faut un temps parfois long pour se défaire de qui on était avant… et vivre pleinement le nouveau!

    Répondre
    • Charly

      Oui, c’est vrai…
      Mais je me souviens d’une parole d’un français vivant à Madagascar depuis 25 ans qui m’a dit: « Ici, quoique tu fasses, quelques soit le nombre d’année que tu restes, n’oublie pas que tu n’es pas chez toi et que tu ne seras jamais chez toi ».
      Doucement, je commence malheureusement à comprendre…

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.