Le corps, à la fois anatomique et social, est source de paradoxes avec ses caprices et ses complexités. Un sujet bien incongru pour un roman. Pourtant Daniel Pennac tente l’exercice de style avec Journal d’un corps, qui sort en 2012 aux éditions Gallimard.
« Écrire le journal de son corps parce que tout le monde parle d’autre chose. »

journal_corps_larcenet_evasionQuand on jouit d’une bonne santé, le corps physiologique est rapidement oublié. On marche, on tousse, on réfléchit et on se remémore de manière tellement habituelle qu’on ne pense même plus que tout n’est qu’une réaction chimique de ce corps.
Puis, un bon jour, il se passe ce truc là… Quoi donc déjà ? Joli trou de mémoire !
Tiens, voilà qu’elle commence à faire des siennes celle là. Il suffit qu’un mot nous échappe pour qu’on se rappelle que notre mémoire vient de notre caboche. Voilà que systématiquement, il faut qu’une de ces aptitudes se dérèglent, pour que le corps reprenne de l’intérêt et qu’on se mette à le questionner, à l’écouter et à tenter de le comprendre.

Mais le corps, au delà de la physiologie, est aussi social, témoin de notre culture, de notre éducation et de notre philosophie. Il est l’intermédiaire direct avec les autres qui va devenir pour eux une information non négligeable sur l’individu que l’on est.
Un corps comme représentation physique d’une âme, l’objet psychosomatique.

Quand ce jeune garçon, attaché à un arbre dans une forêt, voit les ombres qui s’allongent par la fin de journée, la panique s’empare alors de lui. Il faut dire les choses: il se chie dessus, littéralement. Bien sûr, cela lui vaudra, par la suite, les railleries de ses camarades.
Il suffit que la fonction d’excrétion se dérègle sous les caprices des émotions pour que la représentation sociale du petit bonhomme s’en voie modifié. Quel drôle téléphone arabe.

journal_corps_larcenet_evasion3Suite à cet événement, il alors décide d’entreprendre un journal intime sur ce corps qui l’échappe, bien décidé d’en comprendre tous les fonctionnements et surtout tous les dysfonctionnements. Il va prendre au vol les paradoxes d’un corps à la fois transparent et travaillé, fonctionnel et déréglé. Tout le long de sa vie, il va s’interroger sur celui ci sans pour autant passer dans l’anatomique barbant. Il reste dans le ressentit avec une écriture soignée et élégante.

On découvre une vie entière à travers un corps, et à travers le physiologique, on devine le social. Une grande partie du roman se consacre évidement au début de sa vie. Des premières années marquées par des découvertes et des doutes, un petit garçon qui cherche à se fonder une identité. Puis, les années passent et la force de l’âge intervient en bride avec de longues ellipses. Le corps redevient un oublié, happé par le rythme de la vie d’un homme en bonne santé. Mais doucement, il revient au centre des préoccupations face aux caprices du poids de l’âge.

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Le livre se présente à la fois comme un journal intime, un roman et comme même comme une encyclopédie avec son index à la fin. Un livre riche et original que ça soit dans le thème ou dans l’approche. Pourtant, je n’ai mis la main dessus que depuis que Manu Larcenet y a déposé sa patte. Mais si ! Manu Larcenet, l’un des plus grand illustrateur et auteur de BD de nos jours.

L’année suivant la publication du Journal d’un corps, Gallimard décide de rééditer le livre, d’un format bien plus imposant, illustré par les dessins de Larcenet. Le dessinateur propose alors des illustrations sombres et crues digne du maitre en question. Il met en image les mots de l’auteur, offrant alors une lecture du roman plus proche de son univers. Il faut dire que le rapport au corps est un thème qui est cher pour Larcenet (Blast, Combat Ordinaire…). L’auteur baigne alors dans son monde, laissant toute son art s’exprimer de la manière la plus brute et viscérale qu’il soit.

Pennac et Larcenet, une rencontre à la fois crue, belle et puissante.

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